Histoire de la ville de Venise

Ce sont les invasions répétées qui ont peu à peu entrainé les populations vivant sur la terre ferme à occuper les îles de la lagune. Cependant, la richesse et le pouvoir de Venise naquirent de bien d’autres paramètres, comme les compétences particulières des Vénitiens pour le commerce, la diplomatie et la stratégie militaire. Cette histoire s’étale sur un millénaire, et elle est foisonnante et riche de rebondissements inattendus.
Naissance de Venise

Homère fait déjà allusion aux ancêtres des Vénitiens dans l’Iliade, où la région est déjà nommée Venetia, mais c’est après l’an 168 que les invasions vont venir troubler régulièrement la paix romaine, poussant les habitants à rejoindre les pêcheurs et les saliniers sur la lagune. Après la chute de l’empire romain, la lagune et ses environs vont se trouver sous la dépendance de l’Empire byzantin, puis ce sont les Lombards, et enfin les Francs, qui vont essayer de s’approprier l’Italie. Cependant, Venise souhaite rester annexée à Constantinople, et en choisissant cette solution elle échappe ainsi à la période troublée qui règne en Italie pendant toute l’ époque féodale. La naissance de la cité en tant que telle est entérinée par l’élection du Doge Agnello Partecipazio en 811. Peu de temps après, le corps de Saint Marc est ramené à Venise, et commence alors la construction de la basilique qui lui est dédiée. Toujours sous la tutelle de Byzance, Venise devient alors un carrefour commercial entre Orient et Occident : le commerce fluvial se développe autour des échanges de soieries, épices, sel, poissons, bois, mais aussi de celui des esclaves.

A l’intérieur de la ville, les dynasties de doges se succèdent, avec le plus souvent une fin violente pour chacun d’entre eux. Suite à l’élection du doge Pietro IV Candiano en 959, le commerce avec les Sarrazins est interdit, et le doge s’octroie en outre le titre de « seigneur », ce qui déplait fortement à la population, qui se rebelle en 976 : le Doge et son fils y laissent alors la vie. Ses successeurs vont donc revenir à la politique précédemment en vigueur, et favoriser de meilleures relations diplomatiques, amenant ainsi Venise vers son autonomie.

La croissance de Venise

En 1082, Venise se voit octroyer la Bulle d’Or, qui consiste en une liste de privilèges commerciaux, dont la concession d’un quartier de Constantinople, ce qui aura un impact immense dans le développement commercial de la Sérénissime. Tout en participant aux croisades, sans forcément en tirer de gros avantages, Venise crée le tout premier Arsenal, et finit par armer une flotte qui assiège Jérusalem et montre le poids de la cité face à l’empereur byzantin ; celui-ci réaffirme la Bulle d’Or qui avait été mise à mal, et remet en avant l’importance du commerce vénitien. Suivent de nombreux rebondissements, qui donnent plus ou moins de pouvoirs aux doges, pour finir par une diminution progressive de ceux-ci : la gestion des affaires publiques exclue les autorités ecclésiastiques, le Conseil des sages assiste le doge, avant d’être remplacé par le Grand Conseil, dont un des rôles sera l’élection du doge, alors que le Petit Conseil représentera les six quartiers de la ville et apportera son assistance à l’élu ; puis le Conseil des Quarante viendra à son tour renforcer ce pouvoir collégial.

Pendant ce temps, la ville continue de croitre, tout en restant limitée à la lagune et aux îles, avec très peu de territoires sur la terre ferme. La place Saint-Marc en est le centre, et Dorsoduro, encombré de marais, est aménagé peu à peu, alors qu’ une soixantaine d’églises rassemblent autour d’elles des villages entourés de marécages. Les vignes et les champs disparaissent peu à peu au profit de nouvelles constructions, dont des palais qui sont bâtis en pierre au détriment du bois de jadis. Le premier pont enjambe le Grand Canal en 1175 : c’est le Rialto.

Autre événement qui contribuera à accroitre la grandeur de Venise, c’est sa participation à la libération de Jérusalem à la demande du pape Innocent III, et pour laquelle le vieux doge Enrico Dandolo fournit flotte et vivres pour les 400 000 hommes de l ‘expédition, ainsi que cinquante galères, en demandant en échange de cette participation le partage en deux parts égales des bénéfices réalisés. Sauf que c’est à Constantinople que les troupes s’arrêtent finalement, et Venise entre alors en possession d’un quart de l’ex-empire byzantin, ouvrant ainsi les portes de l’Orient à ses navires, construits à l’Arsenal, qui est alors le plus vaste chantier naval connu. Ses bateaux sillonnent les mers entre Orient et Europe du Nord, les bénéfices sont réinvestis, et enfin Venise frappe sa propre monnaie en 1284, le ducat d’or, qui perdurera jusqu’en 1797.

Des rivalités entre génois et vénitiens entraineront nombres de conflits et de guerres, mais Venise conservera sa suprématie sur la mer Adriatique. Hélas, les catastrophes s’enchainent : une grave inondation en 1340 ; un raz-de-marée en 1347 ; une épidémie de peste en 1348, qui fait perdre alors à Venise plus de la moitié de sa population ; en outre de nouveaux conflits éclatent, d’abord avec les génois, puis avec le roi de Hongrie et le duc d’Autriche. Mais, bien que Venise soit cernée, elle est finalement sauvée par l’intervention de l’amiral Carlo Zen, et la paix est signée en 1381.

Expansion

Toutefois, c’est sur la terre ferme que Venise doit maintenant continuer sa lutte pour garder sa position économique : elle s’allie donc Padoue, Vérone et Vicence, donnant ainsi une unité à la Vénétie, où les cités conquises conservent une certaine autonomie.

Avec le doge Francesco Foscari, la conquête continue, et c’est ainsi que commence une guerre de trente ans, jusqu’à ce que soit signée la Paix de Lodi (1454) : Venise a annexé Brescia, Ravenne et Bergame. C’est à ce moment que son territoire est le plus étendu, et son rayonnement le plus puissant. Ceci est néanmoins remis en cause avec la chute de l’Empire byzantin en 1453, qui mène à seize années de combats contre les Ottomans et à la perte de certains territoires. En revanche, Venise parvient à s’emparer de Chypre en 1488 suite à des négociations habiles avant et après la mort du roi Jacques II.

Mais c’est alors en Italie même que Venise va rencontrer une opposition farouche, après que le pape, lui ayant d’abord apporté son soutien, a créé la Sainte Ligue avec Naples, Milan et Florence. Puis cette vindicte s’étend à la France, à l’Espagne et à l’Empire germanique, qui constituent la Ligue de Cambrai. Après de nombreux conflits, Venise, en 1517, émerge honorablement de ces multiples combats et élit comme doge Andrea Guitti, son très courageux chef de guerre.
Une deuxième vie pour Venise
Au 16ème siècle, la Sérénissime n’est plus le centre du monde. Elle est affaiblie par la guerre, mais les arts y sont cependant florissants. Malgré son économie décadente, Venise affiche une vie culturelle bouillonnante : des confréries religieuses et des familles nanties passent des commandes aux artistes, qui sont de plus en plus nombreux à s’installer dans la cité ; de nombreux peintres en particulier s’y établissent : Titien, Le Tintoret, Véronèse, Canaletto, Tiepolo, par exemple. La musique et la littérature y sont aussi à l’honneur, avec des noms comme Monteverdi, Vivaldi, pour la première, ou encore Goldoni pour la seconde.

Parallèlement, les industries de la dentelle, de l’orfèvrerie et de la céramique sont en expansion. L’état décide d’assainir les marais, et, alors qu’en 1587 nait la première banque publique (Banco della Piazza), on confie à Sansovino l’aménagement de la place Saint-Marc.

Au début du 17ème siècle, la peste frappe à nouveau la ville, qui perd cette fois un quart de ses habitants. C’est après la fin de cette épidémie que l’église Santa Maria della Saluta est bâtie en remerciement à la Vierge.

Fin de la République

Après la perte de la Crète en 1669, Venise essaie de conserver son indépendance et reste neutre dans la guerre de Succession d’Espagne, puis se fait reprendre la Morée par les Turcs, et son territoire se rétrécit progressivement. La décadence de la Sérénissime se manifeste aussi dans la crise du commerce maritime, de l’industrie et de l’agriculture, ce qui ne l’empêche pas de vivre dans une ambiance de fête et d’accueillir toujours plus d’étrangers, qui d’ailleurs représentent une ressource économique non négligeable.

Le coup de grâce sera l’attaque par Napoléon Bonaparte, en 1797, qui entraine l’abdication du doge et la suspension du Sénat et du Conseil des Dix. Le 18 octobre, c’est la signature du traité de Campoformio, qui stipule que la France et l’Autriche se partagent les territoires de Venise. A la France, reviennent la côte d’Albanie et les îles de la mer ionienne, et les français s’emparent du tableau de Véronèse « Les noces de Cana » et du quadrige des chevaux de bronze de Saint-Marc.

C’est la fin de la république.

Venise après la république

La décadence ne fait que s’accentuer au long des années qui suivent. Une fois Venise annexée au royaume d’Italie, les richesses de la ville sont pillées, des quartiers entiers sont détruits ainsi que soixante-douze églises. Après la chute de Napoléon, la Vénétie est rattaché à l’empire autrichien, mais la ville offre un visage exsangue avec son port déserté. Puis, dès 1839, la construction des digues, et celle du pont ferroviaire entre Venise et Mestre, apporte un véritable coup de pouce à la situation économique. Puis, de nouveaux conflits éclatent pendant les mouvements révolutionnaires de 1847-1849, qui tentent de promouvoir une nouvelle république, mais sont réprimés violemment. La domination autrichienne se maintiendra jusqu’en 1866, et Venise est alors rattaché au royaume d’Italie, avec l’accord des vénitiens.

Au moment de la première guerre mondiale, la guerre entre l’ Italie et l’Autriche-Hongrie se déroule essentiellement sur les territoires vénitiens, et les destructions dévastatrices touchent autant les récoltes et les bêtes que les humains. La terre est anéantie pour plusieurs années.
D’autres catastrophes touchent Venise au début de ce nouveau siècle : écroulement du campanile de Saint-Marc en 1902, inondations en 1916, occupation par les nazis après la chute de Mussolini.

Dans la seconde moitié du 20ème siècle, le tourisme se développe, en même temps que la lagune s’industrialise, et les Vénitiens commencent à réaliser que leur cité est en danger : pollution atmosphérique pour les monuments, pollution de l’eau pour la faune, qui s’ajoutent à la crainte de la montée des eaux, suite à la terrible inondation de 1966 qui fait disparaitre la place Saint-Marc sous deux mètres d’eau.

Mais Venise continue de lutter : son prestige culturel est intact, elle est le siège de la Biennale d’art et de la Mostra, son carnaval est célèbre dans le monde entier, et sa fragilité de ville dont le destin est peut-être de sombrer sous les eaux participe de son mythe, qui en fait aux yeux de tous une cité de légende.